Zine : Visages de la Nihiliste – print Visages de la Nihiliste – read
Lien original : par baedanfr
En anglais : dans Bædan 2: A Queer Journal of Heresy


Faces of the Nihilist est un texte issu de Bædan: a queer journal of heresy. Pour la traduction, nous avons gardé l’alternance des pronoms telle qu’elle est présente dans le texte original. Le texte présente huit archétypes. Une série incomplète dans sa forme actuelle, vouée à s’étendre dans de futurs volumes du journal.


L’Enfant

De grands yeux émerveillés, ignorant le bien et le mal, infiniment sceptique face à l’autorité.

Être limitée ou punie la blesse sincèrement, la fait pleurer à chaudes larmes. Quand elle est choyée, elle tombe immédiatement amoureuse.

Curieuse et sage, déloyale, fantaisiste, libre.

Joyeuse lorsqu’elle détruit, irritable quand elle est opprimée.

Elle ne voit pas au-delà de l’ici et maintenant, sauf lorsqu’elle rêve. Lorsque sa réalité ne porte pas le fruit de la liberté, elle sombre dans le désespoir.

Idéaliste et tempétueuse dans ses projets, impatiente pendant leur déroulement, aveugle aux obstacles la séparant de son idéal.

Sa nature simple peut être aussi bien une source de joie que d’exaspération.

Volage et adorable ; chaotique et exigeante.

Elle sait pertinemment que l’endroit le plus sûr pour garder une passion brûlante est derrière un rire impénétrable.

Aimée par ses amis, haïe par les autres. Ils savent qu’elle se moque d’eux lorsqu’ils ne sont pas là.

La vie est un jeu, mais personne n’en connaît les règles.

« C’est ça, le truc. »

L’Idéaliste

Gracieux comme les vagues, profond comme la mer, il porte l’idéal comme les eaux portent leurs créatures : pleinement, possessivement.

Sa vision est son amant, consumante, parfaite. Il est infiniment jaloux, s’imaginant pourtant infiniment généreux.

« Je ne dors que pour rêver, je ne me lève que pour danser. »

La vie, pour lui, n’est qu’une toile — qu’il est approprié qu’elle soit vide ! — sur laquelle il peut laisser éclore les couleurs de son monde intérieur, magnifique dans son irréalité.

L’idéaliste est un pinceau, et il ne peint que ce que lui-même peut voir. Tout ce qu’il entreprend symbolise sa dévotion. Rien de ce qu’il fait n’est jamais assez bien.

Humble devant la grandeur de sa vision, il continue la route, « ayant peu, étant beaucoup. »

La Voleuse

Parasite de la société, elle se délecte dans l’invisibilité, habite le monde de la pègre. Ses goûts sont extravagants. Son crime est sa rébellion, et son plaisir repose en équilibre fragile sur son sens de l’illicite, du dangereux.

Agile et maligne, vive et alerte. Amie des ombres, compagnonne de la nuit.

Maîtresse de la tromperie. Le subterfuge et la subtilité sont ses voies. Elle est toujours prête à planter sa dague dans le dos de l’ennemi, elle ne perd pas son temps en manifestation ou en combat frontal.

Selon elle, chaque moment volé par l’école, le travail, la famille, dieu et le pays doit être repris, que ce soit par tour de main, par la cape et l’épée, par la séduction.

Être vue la gêne, payer l’embarrasse, travailler l’humilie. Pire que tout : se faire attraper.

Sans avoir honte de ses voies, elle n’a rien à dire à ses ravisseurs. Ni remords, ni défiance, lorsque son costume tombe elle ne peut que rester silencieuse — ou alors tisser une nouvelle toile de mensonges.

La Sorcière

Mélange énigmatique de sensibilité et de jugement, elle se déplace à travers le monde avec en tête un sens profond des formes que les choses doivent prendre.

Sa sagesse est sévère quant à la façon dont les choses se déroulent.

Oscillant comme une sphère d’énergie, elle déplace les créatures et les objets, les rend conformes à sa volonté et à son désir. Pour elle, la volonté n’est que le plus court chemin pour faire des choses ce qu’elles finiront par devenir.

Sa droiture est son respect du destin.

Sale caractère, amertume prolongée, longue au pardon.

Les autres, aveugles à l’évidence, résistants à l’inévitable, embrasent sa rage.

Peu consciente d’elle-même, que ce soit à cause de l’isolation ou de la terreur qu’elle éprouve face à ses capacités, elle est plus dangereuse que tout lorsqu’elle se laisse inconsciemment balayer par l’intensité de ses émotions déchaînées.

Lorsqu’elle arrive à se saisir, c’est là qu’elle atteint son pouvoir. Souvent, elle étouffe son pouvoir, devient religieuse et faible. Lorsqu’elle apprend à maîtriser son pouvoir avec la douceur d’un cavalier, elle devient inarrêtable, en équilibre entre le pouvoir et le désir.

Le Militant

Son bras et sa volonté sont puissantes, il est résolu lorsqu’il poursuit ses objectifs. Inébranlable quant à l’idéal, il le porte comme un badge et comme un bouclier.

S’il n’est peut-être pas le plus courageux, il le porte comme la valeur la plus élevée et le lève comme une bannière.

Selon lui, l’ennemi est clair, manifeste. Il faut le confronter en face à face. Tout le reste est de la faiblesse.

Le militant ne dort pas, sauf lorsque la bataille l’a épuisé, et alors son sommeil est agité.

Selon lui, mourir au combat est glorieux en soi. A quoi bon la gloire après la mort ?

Il ne désire pas la mort — il l’aime et la vénère. Selon lui, la vie n’est rien d’autre qu’une danse séductrice avec sa veuve noire.

Réservé en émotions, généreux de cœur.

Sa voix est ferme. Il est si fier qu’il en devient arrogant.

Il est une épée traquant le sang. Ses ennemis sont toujours devant lui, ses camarades toujours à ses côtés. Il ignore ce qui est derrière lui, remarquant seulement l’odeur du carnage qui le pousse toujours en avant.

Un poète guerrier chantant sa sérénade à la mort.

Seul le combat lui plaît, seule la victoire le satisfait, seule la défaite le fait avancer.

Ne se préoccupant que de ce qui est matériel, il se rit de ce qu’il ne peut tuer. Selon lui, la guerre est la seule chose vraiment éternelle, la roue où s’accroche son destin, la danse qui le porte au lit nuptial.

Son élément : l’acier. Le feu, aussi, mais seulement pour tremper l’acier.

Tout ce qui est doux et sphérique est inutile : c’est un obstacle pour sa lame. Mais tout ce qui est dur et émoussé peut servir de pierre à aiguiser.

Vif en amour, d’une loyauté dévotionnelle, il est encore plus vif pour bannir et dénoncer comme traître un ancien camarade qui s’est éloigné du chemin du devoir.

Il y a un monde entier à détruire. S’il y a un monde à venir, il sera abreuvé de sang.

L’Orateur

Le thermomètre des masses.

Extrêmement dépendant.

Voix de feu, âme de glace.

Sa main est stable, ses humeurs sont de porcelaine.

Sa vie est un masque — pesant, bien sûr.

Le peuple est un orchestre, la révolution une symphonie. Sa tâche honorable est de diriger.

Il est souple afin de faire plier les autres, malléable afin de façonner.

« J’ai reçu le don du langage, dit-il, comment ne pourrais-je l’utiliser au service de la libération ? »

Il se ferait miroir afin que le peuple y voit son oppression et y discerne son potentiel. Voilà pourquoi il doit se rendre plat — une pure surface, terriblement brillante.

« Le peuple est la plus grande des masses, plus grande que la terre elle-même. Lorsqu’il se mettra en mouvement, rien ne l’arrêtera. Et lorsqu’il s’arrête, il ne peut être déplacé que par la plus terrible des forces. La parole est cette force. »

D’une main stable et d’une volonté implacable, il déplace ce qui ne peut bouger, luttant contre l’inertie.

« Que l’on me donne un endroit où me tenir, crie-t-il, et je ferai se mouvoir le monde ! »

La Sentinelle

Lassée par le monde, dépourvue d’espoir, elle garde à distance tout ce qui bourdonne et s’agite.

Sensible à l’extrême, on a trop profité d’elle, elle souffre ; sa liberté ne se trouvera que loin des affaires des gens, de leur incessant bavardage.

Patiente à l’extrême, elle passerait une vie entière pour espérer goûter un jour un instant de vérité absolue.

Économe en société, facilement ennuyée, elle choisit ses ami·es avec goût. Selon elle, rares sont les choses précieuses, et elles ne le sont que par leur rareté. Et ce qui est rare ne doit pas être gaspillé. Elle apprécie la compagnie d’un·e ami·e comme elle apprécie un bon livre : délicatement, en le savourant.

Minimaliste en possessions, comme si chaque objet alourdissait le vol de son esprit.

Elle trouve le réconfort et l’harmonie dans l’entropie, la lente déchéance de tout ordre.

« Jusqu’ici, les radicaux ont été bien trop anxieux. »

Le robinet qui goutte, les chaussettes qui disparaissent, les grands et les petits accidents qui sabotent chaque tentative d’enfin y parvenir sont pour elle une consolation et une promesse secrète : tout ne sera pas accompli de ton vivant.

« Il faut souffrir en silence, et seul, afin de souffrir moins. »

La Porte-Fardeau

Parmi les fidèles de l’idéal, peu sont ceux qui sont suffisamment humbles pour se voir comme les marches sur lesquelles le nouveau peuple marchera.

Selon la porte-fardeau, le rôle de la brique est noble, tant que la brique est bien placée.

Dans son refus nihiliste des anciens architectes, la porte-fardeau erre à la recherche de l’endroit où se tenir afin de supporter le fardeau qu’elle sait devoir porter.

Éprouvée, impeccablement modeste, désintéressée et tenace, la porte-fardeau accepte toutes les insultes, tous les affronts. Peut-être sont-elles méritées, peut-être sont-elles vraies, mais en fin de compte elles n’ont aucune conséquence sur sa tâche.

De temps à autre, elle croit sincèrement avoir trouvé sa place dans le monde, comme soutien d’un petit milieu, d’un projet, ou même d’une personne en détresse. On dirait alors qu’elle y resterait pour toujours, et souvent elle y reste, même après que tout soit tombé en pièces, l’ait maudit, se soit enfui.

Triste mais invaincue, trop enracinée pour avancer, elle attend, comme un arbre, que le nouveau monde tombe du ciel, qu’il l’écrase de son poids béni.